Paris Tièx' Bars

Les années 60 c'est la dernière grande décennie du Milieu à l'ancienne. C'est aussi la dernière grande époque de Paris en tant que capitale française du crime, la ville lumière attirant alors les voyous de tout l'hexagone avant que la truanderie parisienne ne se dispatche dans la banlieue et que les gangsters provinciaux ne reprennent leurs assises dans leurs régions respectives. Cette période et ce lieu, le Paris malfrat des années 60, est ainsi tout à fait représentatif des belles années du Milieu à l'ancienne tout en en préfigurant le crépuscule, un monde disparu au folklore certain mais très loin de l'idéalisation que certains veulent en faire.

C'est dans les années 20 qu'il faut trouver l'origine de ce milieu-là. La Pègre du XIXe siècle et celle de la Belle Epoque avec son folklore, ses apaches à casquette réglant leurs comptes à coups de couteau, de gourdin ou de "browning", sa faune interlope venue des "fortifs", ses "quartiers réservés" entièrement dédiés à la prostitution, ses voyageurs aventuriers qui allaient faire les macs en Amérique du Sud, dans les Colonies, en Egypte ou à Londres... ce monde-là disparaît petit à petit après la Première Guerre Mondiale, laissant place au Milieu moderne et à ses gangsters à borsalinos, costumes croisés et chaussures bicolores style Scarface (le film de Howard Hawks, celui sortie en 1932), ses assassinats à l'arme à feu plutôt que d'homme à homme et ses vendettas importées de Corse, ses accointances politiques qui facilitent le boulot, ses voitures américaines, ses braquages d'un nouveau type, ses trafics en tous genres qui explosent littéralement, et ce magnétisme parisien qui, déjà, pousse la province vers la capitale. Voilà le nouveau Milieu, celui qui cinquante ans durant formera le monde de la criminalité organisée française.

L'Occupation permettra à bon nombre de ces voyous de s'engraisser sans scrupule tandis que ceux ayant opté pour la résistance noueront des amitiés qui leur ouvriront de nombreuses portes par la suite. La guerre a également attiré vers le Milieu des types qui n'y étaient pas forcément destinés au départ, tombés un peu par hasard dans les trafics ou se laissant aller au braquage, facilité par le désordre ambiant et les nombreuses armes en circulation après la Libération. Le mitan n'est plus l'apanage des seuls enfants de la misère, des types d'horizon plus variés viennent s'y frotter. Les bagnes, les colonies pénitentiaires et les Bat' d'Af' qui étaient de véritables écoles du crime et le berceau d'une certaine culture disparaissent. Les modes vestimentaires se font moins clinquantes, moins style nouveau riche, la tendance est plus à la discrétion, à une élégance passe-partout. Les voyous se font plus opportunistes aussi, plus "touches à tout". Bref, "le Milieu est mort". Pourtant il ne s'agit une fois de plus que de simples transformations, d'adaptations à la société, la criminalité organisée d'après-guerre étant dans la parfaite lignée de celle qui a émergé dans les années 20. C'est le même monde qu'on a là malgré ses évolutions. Et son centre névralgique c'est bien sûr Paris. Les villes de la Côte d'Azur, Lyon, Marseille ou encore Nantes ne sont pas en reste, mais c'est bien la capitale française qui attire le plus.

Vols, Trafics... et Proxénétisme

Voleurs, casseurs, braqueurs, macs, trafiquants, tenanciers, racketteurs, escrocs, receleurs, joueurs, faussaires... Les activités ne manquent pas dans le Milieu. Le vol rapporte toujours bien, voir très bien pour les meilleurs, montes-en-l'air habiles, talentueux manieurs de chalumeau, ouvreurs de coffre, renifleurs d'affaires intelligents et opportunistes... L'autre catégorie de voleurs, la caste au-dessus dans la voyoucratie, c'est celle des braqueurs, réputée pour son courage, sa fidélité et sa mentale. Les braquages sont pourtant en perte de vitesse dans les années 60 et se font même quasiment fantomatiques dans la deuxième moitié de la décennie, avant de connaître un nouveau boom après '71. Les trafics en tous genres, florissants après 1945 et dans les années 50, connaissent eux aussi un ralentissement avec la décolonisation qui met un frein à certains bizness (le trafic de cigarettes avec les ports du Maroc, les trafics de piastre, d'or et d'opium en Indochine, la traite des blanches...) tandis que celui de l'héroïne dirigé vers les Etats-Unis prend son envol, tout particulièrement après 1965. Si les principales bases de ce qu'on appelle alors la French Connection sont à trouver dans le sud-est certains voyous de Paris y prennent également part de plein pied, plutôt comme financiers que comme organisateurs d'ailleurs, ou entrent dans le bizness au grès des cavales à l'étranger. Sur la capitale le principal "centre d'affaires" de ce trafic n'est autre que le célèbre café-restaurant le Fouquet's sur les Champs-Elysées, où ont lieu les négociations entre trafiquants et les tours de table de financement.

                             Les Halles dans Irma la Douce (1963)

Mais la véritable mamelle du Milieu de cette époque, c'est le proxénétisme. Rien de bien nouveau par rapport aux périodes passées, mais c'est d'autant plus vrai à ce moment-là : en 1960 la prostitution se libéralise, les filles ne sont plus encartées comme par le passé, fini les horaires de tapinage imposés, fini le dossier sanitaire et social, fini les visites médicales obligatoires. Elles seraient 15 000 à Paris, réparties dans les 3 à 400 hôtels de passe de la capitale. Le proxénétisme, qui autrefois était réservé à des macs spécialisés qui ne faisaient que ça -et étaient bien souvent méprisé par les voleurs- ou à des "naves" qui arrondissaient ainsi leurs fins de mois, devient alors une norme dans le Milieu, les braqueurs, casseurs et autres trafiquants s'y mettant à leur tour, parfois malgré eux. C'est que les filles cherchent bien souvent la compagnie de ces voyous respectés qui peuvent leur assurer les bonnes places de la capitale, la réputation de l'homme auquel elles sont "mariées" déterminant bien souvent l'hôtel où elles travailleront. Car la prostitution dispose alors de sa propre hiérarchie géographique : au bas de l'échelle les "maisons d'abattage" des quartiers arabes de la Chapelle ou de Barbès, et en haut les hôtels de passe de la Madeleine et des rues adjacentes à la rue Saint-Denis : la rue Blondel, la rue des Lombards, la rue Sainte-Apolline... chasse gardée des femmes mariées aux grands voyous, les "Brigitte Bardot" du tapin. La rue Saint-Denis elle-même est progressivement envahit, comptant à son apogée pas loin d'un hôtel tous les cinquante mètres sur presque un kilomètre, le phénomène gagnant aussi, dans une moindre mesure, d’autres quartiers comme les Halles ou la butte Montmartre.

Prostitué 75

La prostitution parisienne tourne alors autour des hôtels de passe, objet de toutes les convoitises. Ils sont le plus souvent aux mains des voyous qui en confient la gérance à des hommes de confiance, ou alors drivés par des tenanciers qui y associent de grosses pointures pour éviter les embrouilles. Certains d'entre eux sont à la tête de véritables empires hôteliers et brassent des millions. C'est le cas par exemple de l'Algérien Jimmy Mignon à Barbès ou de Fernand Bernard dit Louis d'Auteuil, qui a su s'attirer la protection des "beaux mecs" de la banlieue sud. Un trio se distingue particulièrement parmi les hôteliers, celui des "Auvergnats", âgés d'une quarantaine d'années, Edouard Ternier "le Camionneur", le grand Gaston Goslin et Patrick l'Arménien, trois petits souteneurs de Montparnasse qui ont eu la chance au début des années 60 "d'hériter" des hôtels de passe du père et de la mère Millot. Ces maisons, ainsi que celles qu'ils acquerront par la suite, vont devenir parmi les plus prestigieuses de Paris. Frayant avec de très grosses équipes de voyous ils sont devenus, à l'instar d'autres grands tenanciers, des intouchables dans le Milieu. L'histoire du "Grand Alain" est en ce sens des plus parlantes : en conflit avec un petit escroc parisien il ne supporte pas que l'un des Auvergnats, Gaston Goslin, qui aime à jouer les juges de paix dans le Milieu, vienne se mêler de ses affaires et lui met un flingue sur la tempe pour le lui faire comprendre, le dépouillant au passage. La chasse à l’homme est alors donnée à l'importun dans toute la capitale. Le Grand Alain est finalement piégé quelques jours plus tard au Celesto, un bar de la rue Beaubourg où Marcel des Halles lui a donné rendez-vous. Trente macs armés l'y attendaient pour lui régler son compte...

Pourtant les petits patrons d'hôtels eux ne sont pas à l'abris des coups de rackets qui sont monnaie courante dans le Milieu. Il ne s'agit pas de rackets à l'américaine où des quartiers entiers sont soumis à la dîme d'un gang, mais plutôt d'opportunités prises à la faveur d'une erreur ou d'une faiblesse. On rackette le type qui a voulu vous prendre une femme, celui qui n'a pas aidé un ami, le patron de bar qui a mal parlé, le mec qui s'est manqué... tout est prétexte à venir prendre l'oseille de l'autre. Ces mises à l'amende certains s'en sont fait une véritable spécialité, comme l'équipe de Marseillais du bar des Trois Canards, une institution en la matière. Les histoires de racket, tout comme les embrouilles de macs, sont bien souvent à l'origine de règlements de comptes à répétition qui émaillent régulièrement la vie du Milieu. Pour tenter de réguler tout ça on a ce qu'on appelle des "juges de paix", souvent des anciens qui bénéficient d'une certains aura dans la pègre, qui ont fait leur preuve et savent s'attirer le respect. On organise des rencontres, les parties en présence font valoir leurs arguments respectifs... mais c'est bien souvent le plus fort qui a le dernier mot. Dans les années 60 les frères Panzani aiment à jouer ce rôle de juges de paix depuis leur bar corse du Laëtitia à Pigalle, tout comme le Grand Gaston, et Jo Attia au Gavroche, bar-cabaret des Abbesses sur la butte Montmartre, ou encore André Stora et Sion Atlan chez les Juifs du Faubourg Montmartre.

Géographie du Milieu Parisien

C'est que le Milieu est une petite communauté où tout le monde se croise, se fréquente et se connaît. Et si l'individualisme prime sur le reste, les voyous marchent bien souvent en équipes : on est plus fort à plusieurs. Ici pas d'organisations pyramidales comme dans les mafias traditionnelles, mais des petits groupes d'amis et associés, allant de simples duos à des mouvances réunissant plus de vingt personnes. Pas d'organisation pyramidale certes, mais une hiérarchie existe bel et bien chez les voyous : en bas de l'échelle les "julots casse-croûte" et les petits casseurs, en haut les mecs arrivés qui ont un CV long comme le bras et ont appris à se faire respecter et à bien s'entourer. Il n'y a pas UN caïd qui domine le tout, mais plusieurs grosses équipes qui surnagent dans le panier de crabe en évitant de se rentrer dedans.

l'avenue Mac-MahonLes lieux de rencontre favoris de cette communauté ce sont bien entendus les "bars de voyous" (entre cent et trois cent sur Paris dans les années 60), ces comptoirs louches réservés aux malfrats et tenus par des malfrats, d'où le cave est proscrit. Ces établissements sont les balises du Milieu, là où l'on se retrouve pour déjeuner, jouer aux cartes ou boire un coup, où l'on tien ses assises, où les coups se préparent, où les associations se font et se défont, où l'ont prend les messages et reçoit les commissions, où on cache son calibre et ses affaires, où l'on se retrouve à 5h du matin après une soirée bien arrosée... Le quotidien du voyou est en effet surtout fait de longues nuits festives, de belles tables et d'amusement. Si on retrouve pas mal d'adresses borgnes à la Bastille dans le 11e, à Montparnasse ou encore du côté de la Porte Saint-Denis, c'est sans doute le 17e arrondissement, pourtant très bourgeois, qui compte la plus grosse concentration de bars de voyous de la capitale : les jeunes en devenir -casseurs et petits macs- fréquentent plutôtles comptoirs autour de la place de Clichy et des Batignolles tandis que la catégorie au-dessus est à trouver dans le quartier des Ternes où les rades pullulent, attirant "beaux mecs" et caricatures de proxos, genre play-boys parfumés, costume-cravate et chaussures cirées, et l'inévitable chevalière au doigt. On les retrouve notamment à la Madrague avenue Mac-Mahon, un bar-restaurant qui accueille à l'époque toute la pègre de Paris, de basse comme de grande classe. Propriété de Coco Bellardelo, un flambeur pied-noir d'origine sicilienne, l'établissement passera à la fin des années 60 aux mains de Guy Daguano qui avait organisé une fausse tentative de racket avec son équipe pour mieux venir jouer les sauveurs plus tard, et rafle le comptoir à Bellardelo. L'établissement restera un grand repère de voyous dans les années 70 et 80, jusqu'à ce que son patron soit enlevé et torturé par le caïd Claude Genova qui en voulait à son pactole. C'est également aux Ternes qu'on trouve le Saint-Clair, rue d'Armaillé, propriété de Jacky le Bordelais, un bar où se jouera un épisode sanglant qui fera beaucoup de bruit à l'époque : dans la nuit du 2 février 1966 la BRB effectue une descente dans l'établissement et embarque Christian David dit "le Beau Serge", un braqueur bordelais réputé très dangereux. Il demande alors à aller chercher sa gabardine à l'intérieur avant de partir pour le commissariat et, au moment de monter en voiture, en sort une arme avec laquelle il tue le commissaire Galibert et blesse les deux autres policiers qui l'accompagnent avant de prendre la fuite. Suite à cette affaire retentissante des rafles monumentales vont frapper le milieu, voyous comme prostitués, avant qu'il ne retrouve sa "routine" habituelle. Le Beau Serge aura entretemps filé en Amérique du Sud où il s'active à fond dans l'inévitable filière d'héroïne d'Auguste Ricord, la Latino Connection, qui aspire alors tous les voyous parisiens en cavale sur le continent sud-américain.

Jo Attia (avant-dernier en partant de la gauche) au Gavroche

Si du beau monde fréquente les Ternes, le très haut-de-gamme est à trouver dans le 8e, autour de l'Etoile et dans les quelques bars de voyous des Champs Elysées - quartier où les café-restaurants plus classiques sont également fréquentés par ces messieurs, tout comme les cabarets et dancings de l'Opera ou de Pigalle. Sur la Butte Montmartre, du côté des Abbesses, quelques adresses se distinguent également. Moins nombreuses qu'auparavant on y trouve pourtant toujours quelques lieux de renoms, notamment le Gavroche, rue Joseph-de-Maistre, un bar-cabaret qui attire toute la voyoucratie parisienne, mais aussi des journalistes, des écrivains, des comédiens et des chanteurs qui viennent s'y encanailler et voir "la gueule à Jo Attia", le patron, et véritable caïd du Milieu. Il faut dire que celui-là, voyou à l'ancienne, a une carrière de légende qui impose l'admiration chez ses pairs : né en 1916, abandonné après la guerre par son père tunisien, placé dans une famille paysanne qui le maltraite, il fugue à 14 ans et s'adonne très jeune aux vols et agressions en tous genres à Lyon et à Paris où il fréquente les voyous de la Bastille, ce qui lui vaudra trois petites condamnations alors qu'il est encore mineur, et une courte carrière de boxeur stoppée net par la mort de son mentor, le Notaire, abattu par un certain Vito le Sicilien à qui Attia règlera son compte quelques temps plus tard. En 1937 il atterrit aux terribles "Bat d'Af", ces bataillons africains réservés aux repris de justice effectuant leur service militaire, y gagne de nombreux tatouages et fait la rencontre de Pierre Loutrel, le futur Pierrot le Fou. Sous l'Occupation il se lance dans les cambriolages et les trafics en tous genres, parfois en collaboration avec la "carlingue" (gestapo française) de Charles Cazauba, et fini déporté au camp de Mathausen en 1943 où il se lie d'amitié avec de futurs cadres de la IVe République. De retour à Paris en 45, amaigrit et épuisé, il retrouve les copains et se lance avec eux dans la légendaire équipée sauvage du Gang des Tractions Avant de Pierrot le Fou, un détonnant mélange d'ex-collabos et d'anciens résistants qui vont pendant deux ans enchaîner les braquages de transporteurs de fonds et multiplier les fusillades sanglantes - une quinzaine d'hommes y laisseront la vie, gangsters et policiers comme employés. Arrêté en 1947 Jo Attia est libéré en 53 grâce à ses amitiés politiques et achète le Gavroche, rendez-vous de la pègre et du Tout-Paris, tient un luxueux cabaret à Abidjan, ouvre une agence immobilière et fait le barbouze pour les services secrets au Maroc. Jouissant d'une aura puissante dans le Milieu grâce à sa carrière et son charisme de voyou à l'ancienne, il va se mettre à jouer les "parrains" avec son équipe de parisiens venus pour bonne part de Belleville - le bien nommé Christian de Belleville, Roger Lentz dit Poupon, Didi la Mèche, Jean Palisse, Marcel Casadonte le Corse, Henri Ruiz dit le Gitan, Nottoni dit la Béquille...-, met à l'amende de nombreux voyous et rackette les tenanciers du quartier. Ce qui ne plaît pas à tout le monde : un soir La Béquille, proxo-racketteur-barbouze qui fréquente le Gavroche, y est abattu par une équipe de Lyonnais, une autre fois c'est un artiste qui avait donné un numéro dans le bar qui retrouve Attia écroulé dans son ascenseur, blessé d'une balle au ventre, en 1965 c'est le jeune Michel Ardouin qui abat Henri le Gitan de six balles dans le corps aux Ternes... Et en 1969 la terrible tuerie du Gavroche signe la fin pour Jo Attia : un jeune braqueur incontrôlable, Christian Jubin, entre dans le bar du caïd vers 3h du matin, abat la barmaid et son petit ami, puis enlève et viole la fille du Grand Jo. Qui ne s'en remet pas. Il fini alcoolique et meurt en 1972 d'un cancer à la gorge.

De quelques communautés

                            Le Lizeux des frères Vinceleoni dans les années 30, au croisement stratégique des rues Fontaine, Douai et Notre-Dame-de-Lorette

En contrebas de la Butte Montmartre se trouve le royaume historique des Corses : Pigalle, ou plus précisément le nord du 9e arrondissement. Ils n'y sont pas les seuls mais incontestablement les plus nombreux, bien que la communauté commence à décliner dans les années 60, la faute aux séjours en prison, aux vendettas à répétition qui ont fait tomber nombre de caïds -la guerre Foata/Stefani, la vendetta Salicetti, l'embrouille du Combinatie...- et à un certain embourgeoisement de l'île natale qui limite le renouvellement générationnel. Pourtant les Corses continuent de bénéficier d'une certaine aura dans le Milieu, souvent autant craints que respectés -leur nombre, leur solidarité, leur gâchette facile, leurs relations- et tiennent le haut du pavé dans le proxénétisme parisien, tout en s'activant dans les trafics en tous genres, des cigarettes de Tanger aux piastres de Saïgon en passant par les femmes envoyées dans les Colonies, et l'inévitable French Connection. Ils ne sont pas les seuls à s'adonner à ces bizness, mais les surnagent bel et bien de plusieurs têtes. A Pigalle deux comptoirs sont particulièrement fréquentés par le "gratin" de la communauté, et se transforment de temps à autres en tribunaux officieux du Milieu : le Lizeux des frères Vinceleoni rue Fontaine, rendez-vous historique du mitan corse depuis les années 20, et le Laëtitia de la rue Notre-Dame-de-Lorette.

Le Laetitia des frères Panzani, rue Notre-Dame-de-Lorette, après la fusillade de 1975

Autrefois propriété des frères Vesperini il a été racheté en 1948 par Pierre Cuccuru dit Pierre Cuc, l'une des plus grandes figures corses du Paris d'après-guerre. Unanimement respecté par ses pairs il est pourtant sommairement abattu à coups de winchester en 1954 au Charivari par son propriétaire Robert Juan, un pied noir d'Oran, suite à un quiproquo dans une histoire de racket. Le bar est ensuite repris par les deux frères Panzani, originaires de Nice, qui jouent les juges de paix et jouissent d'une très bonne réputation, donnent un peu dans le trafic d'héroïne, un peu dans les jeux et un peu plus dans le braquo en compagnie d'une équipe de Lyonnais qui a élu domicile dans le bar, emmenée par Jean-Baptiste Fournel et Gustave Frelin avec qui ils s'en prennent pendant cinq ans aux courtiers en bijoux de Paris, entre autres cibles. Dans les années 70 le Laëtitia sera la dernière enseigne corse du quartier à avoir survécu, jusqu'à la terrible fusillade du 2 janvier 1975 qui fera deux morts et quatre blessés, dont Xavier Panzani dit Jo, gravement touché. Elle sonne la fin irrémédiable du Pigalle corse.

Un autre domaine réservé de la communauté insulaire c'est celui des cercles de jeux, ces établissements officiels dont les seize enseignes parisiennes sont pour bonne partie aux mains de quelques barons corses -les Panzani, Jean-Baptiste Andreani, Alain Peretti, les frères Francisci...- qui y font bosser tout un cheptel de petits gars venus de l'île de beauté. Et les énormes sommes qui y sont brassées vont aiguiser bien des appétits : dans les années 60 les fusillades se succèdent, notamment autour du Grand Cercle rue de Presbourg, le plus prestigieux, propriété de Jean-Baptiste Andreani à qui certains ont du mal à pardonner qu'il ait évincé ses associés pour en prendre la tête. En 1962 des Marseillais gravitant autour du bar des Trois Canards à Pigalle tentent de racketter l'établissement et en mitraillent la façade, avant de le braquer purement et simplement deux ans plus tard. En avril 1963 Jean-Baptiste Andreani est blessé par une décharge de chevrotine, certains ayant vus dans cette attaque la main de Jacques Imbert dit Jacky le Mat, futur caïd phocéen proche des Canards. Un autre proche de l'équipe, Robert Blémant, ex-commissaire de police devenu 100% voyou qui avait tenté de s'imposer sur le Grand Cercle, est abattu le 4 mai 1965 par le clan Guérini de Marseille qui était également intéressé par l'établissement. Tous les participants au meurtre seront descendus les uns après les autres dans les années qui suivent, y compris Antoine Guérini le 23 juin 1967 et son neveux René-Antoine Mondoloni en 1969, poignardé dans sa chambre d'hôpital de Cavaillon. Une vendetta dont le bras armé ne serait autre que l'équipe marseillaise de Tany Zampa, alors en pleine ascension. Côté parisien une autre guerre des jeux éclate un peu plus tard et met cette fois aux prises Jean-Baptiste Andreani et Marcel Francisci tout au long de l'année 68, une grosse demi-douzaine d'hommes tombant de part et d'autre en Corse comme dans la capitale, jusqu'à ce que les deux ennemies mortels enterrent la hache de guerre, fortement incités par le ministre de l'intérieur d'alors Raymond Marcellin.

Le Faubourg Montmartre dans les années 20

Dans cette bataille pour les cercles de jeux parisiens Marcel Francisci s'était entouré des frères Zemour, des juifs pied noirs de Sétif arrivés dix ans plus tôt à Paris. Car si la communauté des voyous corses décline tout au long des années 60 celle des juifs d'Afrique du Nord connaît elle son embellie. Aux Corses le haut du 9e, aux Pieds Noirs le sud et tout particulièrement le quartier du Faubourg Montmartre où une petite communauté de truands d'outre-Méditerranée existe dès les années 30. Elle ne va cesser de grossir après guerre, se nourrissant de l'exode algérien qui commence en 1945 et explose pendant la guerre d'indépendance. En plus des secteurs classiques de la pègre -le proxénétisme, le racket, un peu le braquage, un peu les casses- les voyous juifs se sont fait une spécialité des paris illégaux, du bidonnage (sorte d'escroqueries à la vente à domicile), et des tripots clandestins, ces "flambes" qui attirent toute la pègre parisienne. C'est alors l'époque des grandes fratries pieds noirs qui arrivent les unes après les autres dans le Faubourg : les Juan, des oranais qui possèdent trois boîtes et ont eu maille à partir avec les voyous corses de Pigalle, ce qui vaudra à Robert d'être abattu en 1958 dans un mitraillage où deux passantes perdent également la vie, les Stora qui tiennent le cabaret le Soleil d'Alger rue Bergère après-guerre, véritable QG du Milieu pied noir, les Perret que l'on appelle les "demi-juifs", patrons d'un bar aux Abbesses et d'un autre à Pigalle, chapeautés par leur mère Léonie Benaïne qui a participé aux combats de la libération dans l'armée américaine, les Atlan et leurs cousins de Batna, qui dominent pendant quelques années la communauté après leur arrivée en 1962, et la plus fameuse, la fratrie des Zemour, qui sortira vainqueur de la guerre du Faubourg qui éclate en 1965 avec l'assassinat du caïd Sion Atlan. Les Perret y perdent plusieurs de leurs hommes, les Atlan leurs deux têtes pensantes, et les Zemour se frayent un chemin à coups de flingues qui les mènera au sommet du crime parisien à la fin des années 60, jusqu'au conflit meurtrier qui les oppose dans la décennie suivante au "Gang des Siciliens" de la banlieue sud.

café goutte d'or

Le milieu maghrébin à proprement parlé est lui à trouver du côté du 18e arrondissement, dans le quartier de La Chapelle et à Barbès. Apparu après-guerre lorsque certains démobilisés nord-africains de l'armée de Libération sont allés se fixer à Paris, suivis peu après des premiers travailleurs arabes venus construire la banlieue, ce Milieu-là évolue quelque peu en marge du Milieu traditionnel. Le fief de la prostitution maghrébine ce sont alors les artères de la Goutte d'Or où se concentrent les très lucratives "maisons d'abattages" arabes à destination des travailleurs immigrés en mal d'affection féminine. A partir de 1952 le racket politique des indépendantistes algériens secoue quelque peu le Milieu arabe de Paris, tout comme la guerre interne entre le FLN et le MNA, causant de sanglants règlements de compte et la mort de plusieurs patrons de bars et tenanciers d'hôtels. Les troubles cessent en 1962 avec l'indépendance de l'Algérie et les grands macs arabes prennent alors leur envol, récupérant au passage les hôtels corses au sud du quartier. Parmi eux Jimmy Mignon est sans doute celui qui a le mieux réussit : il tient quatre florissantes taules d'abattage à Barbès qui lui rapportent très gros, et en "protège" quelques autres dans le quartier et au-delà, fréquentant tout autant les macs arabes du 18e que les voyous du 17e et du 9e. Car si la majorité des voyous maghrébins font les macs quelques-uns donnent aussi dans le casse et le braquage (Loulou B., "Philippe le Dingue", "Michel la Comite"...), tandis qu'une poignée intègre déjà de plein pied le Milieu traditionnel. C'est le cas notamment de Nénesse Bennacer, un algérien de Fresnes né en 1944 qui commet ses premiers méfaits à la fin des années 60 puis entre dans le sillon des gangsters de la banlieue sud, participant dans la décennie suivante à de retentissants règlements de compte et s’adonnant au racket du monde de la nuit, avant de mourir par erreur d'une balle dans la tête dans un tripot du 9e arrondissement en 1980.

Lbanlieue voit elle aussi émerger un certain nombre de bars de voyous dans les années 60, du côté de Colombes, de Nanterre, de Saint-Ouen où François Scaglia, de la bande des Trois Canards, tient les Boulistes avenue Michelet, à Aubervilliers qui compte une bonne demi-douzaine d'enseignes, à Montreuil où le bar de la Demi-Lune, dans le quartier de la Boissière, attire tous les mauvais garçons de la zone, dans la banlieue sud où une dizaines de rades sont dispatchés entre VillejuifVitry et Ivry... dans ces bars les générations se côtoient et les jeunes pousses de la petite ceinture font leurs classes, Italiens, Gitans, Gaulois, et la première génération d'Arabes grandis en France.

Les "Provinces" de Paris 

Christian David dit le Beau Serge

Corses, Arabes, Pieds noirs... le Paris malfrat des années 60 attire aussi tout le reste de la province. Les Bordelais sont assez mal considérés et traînent derrière eux une image de petits macs peu fiables, bien que certains sortent du lot comme le Beau Serge, braqueur de profession. A l'autre extrémité de la "côte d'amour" du mitan on trouve les Lyonnais et les Stéphanois, une catégorie à part qui bénéficie d'une solide réputation : on les dit courageux, fidèles en amitié, durs à cuire et... assez portés sur la boisson. Souvent voleurs (casses, cambriolages), les Lyonnais sont surtout connus pour être d'excellents braqueurs -la caste supérieure de la pègre- ce qui leur vaut l'admiration de leurs pairs. Quelques-uns d'entre eux sont particulièrement reconnus : Jean-Baptiste Fournel surnommé le Maréchal des Lyonnais bien qu'il soit né dans la Loire, Henri Regef dit le Colonel qui tien un bar rue Rochechouart dans le 9e, un des repères de la province, les "trois Dédé" -Riffart, Meynel et Renard- des "balèzes" qui braquent ensemble et se retrouvent avec quelques autres Chez Marinette, dans le 13e, pour goûter la cuisine du pays, Gustave Frelin qu'on appelle lui le Capitaine des Lyonnais et qui tient le Pile ou Face à Pigalle (qui apparaîtra dans le film Bob le Flambeur de Melville), les deux frères Noël, Pierre et Jean-Pierre, réputés vindicatifs... 

Pierre et Jean-Pierre Noël

et auteurs de l'un des plus beaux coups de la décennie : le braquage de la bijouterie Colombo le 15 avril 1964 à Milan, durant lequel plus de dix millions de francs de bijoux sont dérobés et une centaine de coups de feu tirés - sans faire de victimes, miraculeusement. Le commando, composé d'une dizaine d'hommes, aurait comporté outre les deux frères Noël le Lyonnais Pépé Nesmoz, un dur à cuir qui navigue entre la France et l'Espagne, les frères corses Luccarotti -Nonce et Ange, lequel a continué à braquer jusqu'à l'âge de 79 ans!-, les parisiens Jacques Dupuis et Didier Barone, qui donne aussi dans le trafic d'héroïne avec Auguste Ricord, et Raphaël Dadoun dit Yeux de Velours, juif pied-noir proche des frères Zemour. Car si les Lyonnais et les Stéphanois se sont fait une spécialité du braquage ils ne sont bien évidemment pas les seuls dans la capitale, on y compte notamment quelques très belles équipes de Parisiens qui forcent l'admiration de leurs pairs, comme celle de Bernard Madeleine qui réalise une très belle série de braquos entre 61 et 64, ou Paolo Cassani dit Pépère, un italien d'Aubervilliers qui fricotte avec les Corses et les Marseillais tout comme avec les Lyonnais. Cette catégorie de "Parisiens" désigne en fait bien souvent sans distinction aucune tous les voyous de Paris venus de la moitié nord de la France, qui n'ont pas pour habitude de se réunir par province (des bretons, des auvergnats, des normands, des ch'tis...). Les "vrais" titis parigots eux viennent en général des quartiers populaires des 18, 19 et 20e arrondissements, de Belleville ou du 13e, ou alors de la proche banlieue, les "fortifs" comme on les appelle, plutôt sur le versant nord, mais aussi de l'est et du sud. S'ils font surtout les macs quelques-uns sont de très bons casseurs, comme Roger Lentz dit Poupon, un multicartes de Belleville qui fait aussi le braqueur, le proxo, le parieur hippique et le restaurateur, Edouard Woss dit le Baron, un cambrioleur solitaire considéré comme un des meilleurs, connu notamment pour avoir signé le retentissant vol des bijoux de la Môme Moineau et qui sera tué par erreur en 1975, ou encore William Perrin, grand spécialiste de l'ouverture de coffres qui plus tard donnera dans l'héroïne en Amérique du Sud avec la Latino Connection d'Auguste Ricord, toujours lui.

le

Les "Méridionaux" ou "Sudistes" -Marseillais, Toulonnais, Niçois...- qui se confondent souvent avec leurs "cousins" corses, sont eux aussi en bonne place dans la hiérarchie parisienne. Réputés être des macs "à la dure" à tendance racketteurs, également trafiquants, ils ne forment pas véritablement de communauté mais ont leurs adresses favorites, dont la plus prestigieuse reste le célèbre bar des Trois Canards, 48 rue de la Rochefoucauld dans le 9e, au cœur du domaine corse, siège d'une terrible bande de mauvais fers. A l'origine de cette équipe il y a trois souteneurs marseillais d'origine italienne : Eugène Matrone dit Gégène le Manchot, Gaëtan Alboreo dit Coco, et Marius Bertella qui achète le bar en 1951 des mains de Baro Ferret, talentueux guitariste manouche qui a joué avec Django Reinhardt dans les années 30 et viré voyou après-guerre. Après avoir exercé leurs talents de racketteurs dans le sud ils montent à la capitale et jusqu'en 1965 mettent à l'amende sans vergogne les macs de Pigalle et des patrons d'hôtels de passe de toute la ville, ainsi que quelques "naves" soigneusement choisis à qui ils la font "à la mafia" : untel joue le parrain en costume croisé, les autres les hommes de main de cinéma, dans un scenario très bien huilé où un appât va draguer la victime avant de se faire passer pour la fille du boss, qui réclame alors réparation. Quant aux autres, durs à cuire du Milieu à qui on ne la fait pas, la menace d'une descente à la cave où ils seraient travaillé "à l'allemande" leur fait bien souvent entendre raison - on dit que ce sont certains voyous passés par la Gestapo, comme le braqueur du Gang des Tractions Avants Georges Boucheseiche, qui auraient apporté leur savoir faire en la matière. La plupart plie avant d'en arriver à de tels extrémités mais une partie finira entre les mains expertes des tortionnaires dont certains n'en réchappent pas, tel Nono Grignola, patron d'un hôtel rue des Lombards, dont le corps terriblement meurtri est retrouvé en mai 1964 dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. En 1966 ce sont Armand Sessa puis Jean Panserani dit Jeannot le Triste, dans le cadre de la "guerre des jeux" qui secoue alors le Milieu corse, qui auraient été enlevés et torturés dans le bar des Trois Canards avant d'être exécutés. Quelques exemples sanglants parmi d'autres.

Rapidement l'adresse va devenir le rendez-vous des gangsters marseillais de la capitale et de quelques "beaux mecs" parisiens. L'enseigne prend du galon et les "Trois Canards" font désormais la loi à Paris. Si le noyau dur n'est formé que d'une petite dizaine de mecs - c'est-à-dire le trio d'origine augmenté de Francis Priola dit Francis le Niçois, de François Scaglia, d'Henri Codde dit Riquet, de René Ricord et de quelques autres- de très nombreux voyous gravitent autour et donnent un coup de main le cas échéant. Puis progressivement à partir de 1965 les membres de la bande vont quitter Paris, certains comme François Scaglia se lançant à plein temps dans le trafic d'héroïne, Henri Codde et Gégène Matrone retournant à Marseille devenir des piliers des paris truqués, tandis que Marius Bertella part lui s'installer en Normandie où il achète un luxueux haras pour mieux s'accaparer les millions des courses hippiques, obtenant même la médaille du mérite agricole quelques années plus tard. Entretemps un nombre incroyable de grands noms seront passés par leur "institution", notamment les caïds marseillais Tany Zampa et Jacky le Mat, le célèbre François Marcantoni, futur chouchou du show-bizness, les figures toulonnaises Loulou Régnier et les cousins Giudicelli, Paolo Cassani dit Pépère qui a presque trente ans de braquage derrière lui, le pied-noir Edgard Zemour et ses futurs ennemies les frères Perret, leur bras droit Lucien Sans dit Bouboule qui fournit les "Canards" en voitures volés et se lancera plus tard dans l'héroïne en Amérique Latine, l'ex-comissaire Robert Blémant devenu une figure du Milieu, les frères Venturi de Marseille mi-gangsters mi-hommes d'affaires et surtout très biens mis avec le maire Gaston Defferre, et encore beaucoup d'autres dont un certain nombre de barbouzes, parmi lesquels ceux liés à la retentissante affaire Ben Barka.

Les Barbouzes

Mehdi Ben Barka, le

Le 29 octobre 1965 Mehdi Ben Barka, opposant marocain au roi Hassan II, est enlevé à Paris par une équipe de truands recrutée par le SDECE par l'intermédiaire d'Antoine Lopez qui réunit là Georges Boucheseiche, un vieil ami de Jo Attia qui a fait des affaires avec l'occupant pendant la guerre tout en participant ensuite à l'épuration, puis participé à l'aventure du Gang des Tractions, Jean Palisse et Pierre Dubail, eux aussi des amis d'Attia, Georges Figon, un voyou coqueluche des milieux intellectuels de Paris (il fréquente Marguerite Duras, Jean-Paul Sartre, François Mauriac...) et enfin Julien Le Ny. Après l'enlèvement les choses tournent mal et sans qu'on ne sache jamais vraiment dans quelles circonstances, Ben Barka est assassiné. L'affaire fait grand bruit, les barbouzeries de la Ve République mises à jour et les truands responsables pris en chasse par les services secrets. Georges Figon est éliminé en 1966. Boucheseiche et compagnie partent se cacher au Maroc, y font tourner des hôtels de passe pendant quelques années, puis sont discrètement exécutés les uns après les autres en 1972, sauf Julien Le Ny qui en réchappe. C'est que l'époque est propice aux barbouzeries en tous genres : la SDECE, créée en 1946, trouve dans le Milieu un vivier d'hommes de main bien utile pour enrayer les velléités d'indépendances dans les Colonies ou contrecarrer les projets de l'OAS. Au menu : assassinats, enlèvements, attentats, missions de renseignement, infiltrations. En échange les autorités apprennent à se montrer plus distraites quant aux activités de ces messieurs... dans les années 60 on passe à la vitesse supérieure : Charles De Gaulle créé le SAC (Service d'Action Civique) et y associe notamment Charles Pasqua qui en devient vice-président, un organisme chargé d'assurer la sécurité des Gaullistes, encadrer les déplacements officiels et les réunions, protéger les colleurs d'affiches... mais aussi perturber les partis adverses, inquiéter leurs encartés, perturber les grèves, infiltrer la police et les administrations, bref toutes sortes de missions occultes diverses allant jusqu'à des projets d'actions paramilitaires pendant les évènements de Mai 68, et peut-être également le financement des caisses de campagnes électorale (bien que ce ne fut jamais prouvé). Une véritable police parallèle en quelque sorte. Et parmi ses membres nombre de voyous qui voient là l'occasion d'acheter leur tranquillité vis-à-vis de la police. A Paris les hommes du SAC ont quelques quartiers généraux : le bar Le Consul tenu par Jo Signoli, un trafiquant d'héroïne, le cabaret Don Camillo de la rue des Saints Pères, l'hôtel Splendid avenue Carnot, des lieux où l'on peut croiser quelques forces vives du Milieu parisien venues grossir les rangs des barbouzes comme Christian David qui a abattu le commissaire Galibert au Saint-Clair en 1966, François Chiappe dit Grosses Lèvres, un corse de Montmartre impliqué dans le double assassinat de deux petits proxos parisiens en février 1964 rue de la Truanderie, Lucien Sarti qui a tué un policier belge à Bruxelles le même jour que Galibert et sera lui-même tué par la police mexicaine pendant une fusillade en 1972, ou encore le pied-noir Roger Bacry qui fraye alors avec le clan Zemour avant de se retourner contre lui quelques années plus tard.

L'accession au pouvoir de Georges Pompidou en 1969 freine quelque peu les dérives criminelles du SAC : 7000 adhérents sont exclus de l'organisation, de nouveaux cadres sont nommés. Pourtant dans les années 70 les affaires continuent de s'accumuler : meurtres, racket, braquages, escroqueries... jusqu'à la tuerie de l'Auriol le 18 juillet 1981, durant laquelle l'un des responsables du SAC dans les Bouches-du-Rhône, Jacques Massié, accusé d'accointances avec la gauche, est massacré avec cinq membres de sa famille par d'autres membres de l'organisation gaulliste. Suite à ce scandale le Service d'Action Civique est dissout en 1982 par François Mitterrand.

Entretemps, le Milieu traditionnel aura lui aussi eu tout le temps de se dissoudre.

La fin du "Milieu à papa"... Bienvenue au Grand Banditisme !

Avec les années 70 la lutte contre le proxénétisme s'intensifie. Les très faibles peines risquées auparavant par les proxénètes s'alourdissent, et les hôtels de passe sont fermés les uns après les autres, remplacés par des studios qui seront tenus un temps par les voyous, avant que les prostitués ne s’émancipent et gagnent leur indépendance. Mais surtout, avec l'évolution des mœurs les "petites françaises" quittent progressivement le trottoir, conquit par de nouvelles venues arrivées d'Afrique noire, du Brésil puis plus tard d'Europe de l'est. Le proxénétisme passe alors aux mains d'organisations étrangères, le Milieu français délaissant complètement cette activité qui avait fait ses belles heures.

Numériser 3

La fin des hôtels de passe signe la fin d'une époque. Les Corses se rangent -le dernier bar corse de Pigalle, le Laëtitia, ferme en 1975-, les pieds-noirs sont décimés dans la guerre des gangs contre les voyous de la banlieue sud, les provinciaux regagnent leurs terres. La disparition des bars de voyous, accélérée par l'embourgeoisement du Paris intra-muros, est elle aussi inexorable et se fait progressivement tout au long des années 70, les dernières adresses fermant à la fin des années 80. Entretemps une nouvelle génération, issue des banlieues de Paris, a émergé. Moins folklorique, plus pragmatique, elle a connu son embellie grâce aux braquos. De nouveaux voyous nés du baby-boom, cheveux longs, pattes d'eph, santiags et blousons de cuir sur le dos, des jeunes qui ont grandit dans la "zone", mélange de bidonvilles, d'habitations vétustes et de taudis, ou dans les cités HLM qui commencent à centraliser les problèmes sociaux de la banlieue. Fini les Corses, les Lyonnais, les Pieds-Noirs ou les Marseillais, on parle désormais de Gitans, d'Italiens, de "Français" ou d'Arabes, qui se mélangent sans prendre en compte les origines de chacun, des enfants de Vitry, d'Ivry, de Villejuif, d'Aubervilliers, de La Courneuve, de Drancy, de Montreuil, de Bagnolet, de Fontenay... Loin du "Milieu à papa" ces jeunes vont gagner leurs galons arme au poing, en braquant à tour de bras les agences bancaires peu sécurisées qui essaiment un peu partout en Ile-de-France et dont le nombre a été multiplié par quatre entre 1965 et 1971. Dans la banlieue sud les pionniers s'appellent Jean-Claude Vella et Marcel Gauthier, de Villejuif, chefs de file du "clan des Siciliens" qui après le braquage dans les années 60 se lance dans le proxénétisme et affronte le clan Zemour de 1973 à 1976, suivit par leurs cadets du "Gang de la Banlieue Sud" qui reprennent l'étendard du braquage made in BS. A Montreuil c'est Titi Pelletier qui fait office de mentor, un "mauvais fer" qui a débuté par de petits larcins au début des années 60 avant de devenir l'un des plus gros voyous de Paris dans le courant des années 70. La banlieue nord a elle aussi son lot de mauvais garçons précoces, des fratries de braqueurs qui défraient la chronique dans les années 60, et les frères B., des gitans de Saint-Ouen qui tiennent deux hôtels de passe à Pigalle et un bar dans le 18e à la fin de la décennie. Suivront des équipes toutes plus téméraires les unes que les autres...

Cette nouvelle génération prend le relais de l'ancien Milieu qui agonise lentement jusqu'à la fin des années 80. Place au grand banditisme et à ses attaques de banque à la chaîne des années 70, ses opérations quasi-militaires des années 80, ses machines à sous qu'il commence à placer en 1977 jusqu'au grand boom des années 95-2000, ses braquages de fourgons et de centres-forts , ses rackets d'établissements de nuit, son trafic de came nouvelle génération -shit, coke, ecstasy... et bien sûr à ses embrouilles qui laisseront nombre de beaux mecs sur le carreau, une variable qui ne change pas. Aujourd'hui ce Milieu-là est aussi en train de disparaître, les "tradis" comme on les appelle parfois étant supplanté par leurs fils spirituels : les voyous des cités. A chaque époque son Milieu... et celui de Paris dans les années 60 n'était pas des moindres.

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PRINCIPALES SOURCES

Mémoires d'un vrai voyou, de William Perrin (Fayard)
Une vie de voyou, de Michel Ardouin (Fayard)
Le Colombien, de Laurent Fiocconi (La Manufacture des Livres)
Jo Attia, mon père, de Nicole Attia (Gallimard)
Une Histoire du Milieu, de Jérôme Pierrat (Denoël)
Gangs de Paris, de Jérôme Pierrat (Parigramme)
Les Derniers Seigneurs de la Pègre, de Roger Le Taillanter (Julliard)
Les Parrains Corses, de Jacques Follorou et Vincent Nouzille (Fayard)
La Grande Histoire de l'Antigang, de Matthieu Frachon (Pygmalion)
Les écuries de la Ve, de Thierry Wolton (Grasset)