Un peu d'Histoire du Milieu français

15 janvier 2018

Quilichini et Codaccioni : les guerres corses ravivées

assassinat poretta

Le 5 décembre dernier, un nouveau coup de tonnerre venait déchirer le ciel du grand banditisme corse : ce matin-là vers 11h15 Antoine Quilichini et Jean-Luc Codaccioni étaient froidement abattus sur le parking de l'aéroport de Bastia-Poretta.

L'occasion pour nous de nous repencher sur le Milieu corse et les guerres intestines qui l'ont saigné à blanc entre 2008 et 2012, faisant une quarantaine de morts et dont j'avais retracé les grandes lignes en annexe de l'article sur Farid Berrahma (L'Indien et les Bergers).
Mais les principaux protagonistes de ces conflits étant pour la plupart soit morts soit en prison les armes s'étaient en partie tues depuis cinq ans, un nouveau statu quo semblant avoir mis tout le monde d'accord pour un temps. Malheureusement, le règlement de compte du mois dernier est venu nous prouver le contraire.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, voici la liste des principaux protagonistes de notre récit :

Michel Tomi géant du monde des jeux en Afrique de l'Ouest
Jean-Luc Codaccioni (tué en décembre 2017), "fils spirituel" de Michel Tomi
Richard Casanova (tué en avril 2008), pilier du gang de la Brise de Mer ayant pris son indépendance et l'un des plus influents voyous corses, associé à Tomi
Jean-Luc Germani (incarcéré depuis novembre 2014) beau-frère de Richard Casanova se voyant comme son héritier, ancien membre du gang des Bergers-Braqueurs
Antoine Quilichini (tué en décembre 2017), fidèle de Germani
Stéphane Luciani (incarcéré depuis septembre 2014) fidèle de Germani

 

- Ange-Toussaint Federici (incarcéré depuis janvier 2007) meneur du gang des Bergers-Braqueurs
Frédéric Federici (incarcéré depuis janvier 2015) frère d'Ange-Toussaint et proche de Germani

 

Francis Mariani (mort en janvier 2009), pilier du gang de la Brise de Mer
- Jacques Mariani (incarcéré depuis décembre 2017) fils de Francis
Francis Guazzelli (tué en novembre 2009), pilier de la Brise de Mer, frère de deux autres membres du gang, Angelo et Pierre-Marie
Christophe et Richard Guazzelli (incarcérés depuis décembre 2017) les deux fils de Francis

 

Jean-Jé Colonna (mort en novembre 2006), très influent voyou de Corse-du-Sud et "parrain" du golfe du Valinco
Robert Feliciaggi (tué en mars 2006), géant du monde des jeux en Afrique, associé à Colonna
Jean-Claude Colonna (tué en juin 2008), cousin de Jean-Jé et son héritier spirituel, vice-président du Gazélec d'Ajaccio

 

Ange-Marie Michelosi (tué en juillet 2008), pilier de la bande du Petit Bar très active dans la région d'Ajaccio, allié du clan Colonna
Ange-Marie Michelosi junior (incarcéré depuis décembre 2017) son fils et héritier, proche des fils Guazzelli

 

Alain Orsoni, ancien dirigeant du groupe indépendantiste corse Mouvement Pour l'Autodétermination (MPA), président du club Gazélec d'Ajaccio, et l'un des hommes forts de Corse-du-Sud
Guy Orsoni, le fils d'Alain, à la tête d'une solide équipe de jeunes bien décidés à "prendre" Ajaccio
Jean-Luc Codaccioni junior, fils de l'homme du même nom, associé à Guy Orsoni et son équipe

Tony et Jean-Luc

Incarcéré depuis 2015 pour association de malfaiteurs en vue de commettre un assassinat, Jean-Luc Codaccioni avait obtenu une permission de sortie pour se rendre à Paris et revenait sur l'île de Beauté via un vol Orly-Poretta. Condamné à quatre ans de prison dans le même dossier et remis en liberté depuis quinze jours, Tony Quilichini était venu chercher son ami à l'aéroport pour le raccompagner au centre pénitentiaire de Borgo. C'est au moment où il est sortie de son véhicule pour accueillir son "pays" qu'un homme cagoulé et armé d'un fusil-mitrailleur a fait feu sur lui, le tuant net de plusieurs balles dans la tête et le corps, avant de tourner son arme contre Jean-Luc Codaccioni et de prendre la fuite à bord d'une voiture conduite par un complice. Grièvement touché et évacuer en urgence à l'hôpital de Bastia, Codaccioni décèdera une semaine plus tard. Une troisième personne, étrangère à l'affaire, a également été légèrement blessé par une balle perdue. La police, elle, croit savoir qu'un marseillais des quartiers nord a été discrètement exfiltré de l'Ile de Beauté après l'assassinat, et le soupçonne d'être le tireur. 

Codaccioni et Quilichini étaient des poids lourds du grand banditisme insulaire, et leur mort vient raviver de vieilles rancunes qui n'attendaient qu'une étincelle pour exploser.

Antoine Quilichini dit Tony le BoucherAntoine Quilichini dit Tony le Boucher, un surnom qu'il ne doit non pas à sa violence supposée mais à son bref emploi dans une boucherie, est né en 1968 à Bastia d'un père chauffeur de taxi à Calvi et d'une mère originaire de Calenzana, petite commune du canton de Calvi connue pour être le village d'origine de nombreuses figures du banditisme corse, un peu à l'image, dans une moindre mesure, de Corleone en Sicile ou de Casal di Principe dans la région de Naples.

Dans les années 90 le jeune Quilichini embrassera la cause indépendantiste au sein du MPA d'Alain Orsoni, actuel patron de l'équipe de football Gazélec Ajaccio et inquiété dans plusieurs affaires de règlements de compte en Corse-du-Sud. Après son passage au MPA "Tony le Boucher" deviendra un temps le garde du corps attitré d'un ancien cadre de l'organisation clandestine, Antoine Nivaggioni, influent personnage de l'ile de beauté.

Dans le courant des années 2000 Quilichini se rapproche de Jean-Luc Germani et intègre l'équipe des Bergers-Braqueurs, un clan en pleine ascension venu de la plaine de la Casinca (Haute-Corse) et articulé autour de la famille Federici sous la direction d'Ange-Toussaint dit Santu, accompagné de ses deux frères, de son fils, d'un cousin et d'une demi-douzaine d'autres pointures, avec pour objectifs les gros braquages, les machines à sous clandestines dans le sud-est, les boîtes de nuit de la région aixoise, le marché de la sécurité privée en Corse, l'immobilier, les cercles de jeux parisiens. Du très lourd en somme.

Membre à part entière de cette équipe, Jean-Luc Germani est aussi le beau-frère d'un des plus puissants voyous de la galaxie corse et ancien baron du gang de la Brise de Mer, à savoir Richard Casanova. Lorsque ce dernier sort de la clandestinité en 2006 après seize années de cavale, Germani se rapproche de la sphère d'influence de son beau-frère et quitte les Bergers-Braqueurs (également du fait de l'arrestation de Santu début 2007), emmenant avec lui ses fidèles amis Antoine Quilichini, Stéphane Luciani et Frédéric Federici, le petit frère d'Ange-Toussaint. 

C'est alors que Jean-Luc Codaccioni se rapproche de Germani et de ses lieutenants. Né en 1963 à Ajaccio, par ailleurs oncle de la chanteuse Jennifer, il grandit à Serra-di-Fiero, le fief de la famille Colonna dont le patriarche Jean-Jé est considéré depuis le milieu des années 80 comme le "parrain de la Corse-du-Sud". Après la mort de sa mère le jeune Jean-Luc est alors élevé dans la famille de Michel Tomi, de quinze ans son aîné, qui deviendra son père spirituel.

Michel Tomi et Robert Feliciaggi

Homme d'affaires influent, Michel Tomi a commencé son ascension dans le monde des jeux au milieu des années 80 aux côté du géant des casinos en Afrique de l'ouest qu'est Robert Feliciaggi, lui-même grand associé de Jean-Jé Colonna. Tomi prendra ensuite ses distances avec Feliciaggi en même temps qu'il prendra du poids au sein de la Corse-Afrique, devenant le véritable patron des jeux au Gabon, au Mali, au Cameroun, au Congo, et se rapprochant de son ami Richard Casanova pour monter une puissante association financière à laquelle participe bien evidemment Jean-Luc Codaccioni, l'héritier désigné, impliqué dans les affaires des deux hommes et aux premières loges des négociations.

Les deux victimes du règlement de comptes du 5 décembre dernier étaient donc des membres de premier plan d'une équipe de très grande envergure navigant autant dans les affaires légales qu'illégales, avec toujours à la clef des très gros sous.

Un Conflit en Gestation

A l'été 2005, Jean-Luc Codaccioni échappe à un mystérieux règlement de compte, l'arme de son agresseur s'étant enrayée. Avec son ami Richard Casanova ils mènent alors l'enquête en Corse-du-Sud et semblent soupçonner des membres de la bande du Petit Bar, une équipe d'Ajaccio pleine d'ambition emmenée par Ange-Marie Michelosi et Jacques Santoni, et alliée de Jean-Jé Colonna. Les prémices des terribles guerres qui s'ensuivront selon certains.

Les obsèques de Robert Feliciaggi

Le 10 mars 2006 c'est Robert Feliciaggi dit Bob l'Africain, l'associé de Jean-Jé Colonna et rival en affaires de Michel Tomi, qui est abattu sur le parking de l'aéroport d'Ajaccio. Lors de son enterrement une altercation éclate entre Jean-Luc Codaccioni et deux jeunes du Petit Bar, Stéphane Raybier et Pascal Porri, qu'il accuse d'être les auteurs de la tentative d'assassinat dont il a été victime quelques mois plus tôt. Seule l'intervention d'Ange-Marie Michelosi, envoyé par Jean-Jé Colonna, permet d'éviter la rixe.

Dans l'année deux autres proches de Feliciaggi sont abattus, et le 1e novembre 2006 c'est Jean-Jé Colonna lui-même qui perd la vie dans un accident de la route. Un cataclysme. Son cousin germain Jean-Claude Colonna aurait alors pris la tête du clan.

Au nord de l'île la tention monte également. En novembre 2007 Francis Mariani, un baron incontrôlable et vindicatif de la Brise de Mer, échappe à une tentative d'assassinat. Il se persuade alors que le commanditaire n'est autre que Richard Casanova, son ancien associé à l'égard de qui il nourrit une vieille rivalité, et Jean-Luc Germani son bras armé. Se mettant alors en tête de tout faire pour débusquer et tuer Germani, Mariani tombe par hasard sur Richard Casanova le 23 avril 2008 à Porto-Vecchio et l'abat froidement sans autre forme de procès. Selon le repenti Claude Chossat qui a été le chauffeur et garde du corps de Mariani pendant deux ans, les anciens de la Brise de Mer auraient tous approuvés cette élimination, bien que se plaignant de la précipitation avec laquelle elle a été menée.

Dès lors la guerre qui arrive s'annonce inévitable.

L'assassinat de Jean-Claude Colonna

La Guerre

Apprenant la mort de leur mentor et une fois les funérailles passées, les "guerriers" de l'équipe Casanova se seraient tout de suite mis en chasse sous l'égide de leur chef Jean-Luc Germani.

Le 16 juin 2008 vers 17h, sur une route montagneuse au sud d'Ajaccio, Jean-Claude Colonna est tué dans sa Jeep Cherokee par trois tireurs embusqués armés de fusils de chasse. Cousin germain de Jean-Jé Colonna, viticulteur de profession, vice-président du club de football Gazélec d'Ajaccio, Jean-Claude était considéré comme le nouveau leader du clan.

Un mois plus tard, le 9 juillet, c'est cette fois Ange-Marie Michelosi qui est visé, abattu par des décharges de chevrotine alors qu'il circule en voiture sur une route de Grossetto-Prugna. Avec son frère Jean-Toussaint, Ange-Marie Michelosi était un allié de poids de la famille Colonna et le mentor de la bande du Petit Bar, une équipe qui fait alors régner sa loi sur Ajaccio et sa région. Il était aussi un proche de Francis Mariani.

A peine ces deux assassinats perpétrés, les clans sudistes visés se mettent tous en cavale pour éviter les balles perdues, ces règlements de compte ayant également accéléré le déclenchement d'une guerre violente entre le clan Orsoni et les anciens du MPA d'une part, et la bande du Petit Bar d'autre part. La police, elle, soupçonne très rapidement Jean-Luc Codaccioni d'en être l'instigateur et perquisitionne son domicile dès le 17 juillet, n'y trouvant aucune preuve probante.

Jean-Toussaint Michelosi

Mais un an plus tard, le 3 avril 2009, coup de théâtre : Jean-Toussaint Michelosi, après de longues heures d'interrogatoire, décide de collaborer avec la justice pour mettre sa famille à l'abris, et donne les noms des membres supposés du commando qui a ôté la vie à son frère : il s'agirait de Jean-Luc Germani, Jean-Luc Codaccioni, Antoine Quilichini et Stéphane Luciani. La garde rapprochée de feu Richard Casanova.
Dix jours plus tard un témoin sous X, proche des Colonna, donne les mêmes noms quant aux assassinats de Jean-Claude Colonna et d'Ange-Marie Michelosi, pensant savoir que Germani et compagnie ont été victimes d'une manipulation, aiguillés dans leur volonté de vengeance vers des innocents par les membres de la Brise de Mer qui craignaient alors pour leur vie.

Le 24 novembre 2009 Jean-Luc Germani est ainsi interpellé à Aix-en-Provence et mis en examen, bientôt suivit d'Antoine Quilichini, et Stéphane Luciani. Ils seront tous remis en liberté quelques mois plus tard, en juin 2010. Jean-Luc Codaccioni est quant à lui entendu en 2012 après deux ans de cavale, et placé lui aussi sous contrôle judiciaire dans la foulée.

Francis Mariani

Entretemps plusieurs membres de la Brise de Mer et affiliés avaient passés l'arme à gauche, certains tués de la main de Francis Mariani pour faire "place nette", d'autres morts étant à attribuer à l'équipe adverse, supposément emmenée par Jean-Luc Germani, reprochant aux anciens alliés de son beau-frère Casanova d'avoir approuvé et organisé son élémination, d'autres enfin perdant la vie dans des affaires annexes. Le 12 janvier 2009 c'est Francis Mariani lui-même qui meurt accidentellement alors qu'il manipule des engins explosifs dans un hangar, son ami Charles Fraticelli perdant également la vie dans l'explosion - volontaire selon certains.

Parmi les piliers de la Brise de Mer qui sont tués dans cette période, outre Casanova et Mariani, citons notamment : Daniel Vittini (3 juillet 2008), Pierre-Marie Santucci (11 février 2009), Benoît Grisoni (25 février 2010), Christian Leoni (28 octobre 2011), Maurice Costa (7 août 2012) et Francis Guazzelli, tué le matin du 15 novembre 2009 dans son 4X4 Mistsubishi alors qu'il se rend à la chasse en contrebas du village d'Orezza. Charismatique baron de la Brise de Mer, Francis Guazzelli était avec ses frères Pierre-Marie et Angelo un représentant de la première heure du clan et l'un de ses membres les plus éminents, ayant pris une envergure certaine après la mort par maladie de Francis Santucci en 1992, le "meneur naturel" de l'équipe jusque-là.

organigramme (incomplet) de la Brise de Mer 

Les Cercles de Jeux Parisiens

Les Guerres Corses - dont le conflit entre les anciens de la Brise n'est qu'un des aspects - auront aussi des répercussions dans les cercles de jeux de la capitale française (terrain de chasse privilégié des clans insulaires depuis les années 50), des répercussions auxquelles sont liés les deux victimes du règlement de comptes du 5 décembre dernier.

Jean-Luc Germani

Le cercle Concorde tout d'abord, ouvert en 2006 sous l'égide de Jean-Jé Colonna, se voit disputé après sa mort par ses héritiers d'une part, alliés notamment au gros bonnet marseillais Roland Cassone, et l'équipe des Bergers-Braqueurs emmenée par le clan Federici d'autre part, lequel semble prendre le dessus au prix de deux-trois morts en interne entre 2007 et 2009.

Mais ce sont deux autres cercles de jeux parisiens qui semblent intéressés de plus près nos amis. Déjà présente dans cette univers dans les années 80, la Brise de Mer aurait investit au début des années 90 dans l'Eldo et le Wagram. Ce dernier établissement notamment semble brasser des sommes énormes, les enquêteurs soupçonnant les frères Guazzelli et surtout Richard Casanova d'en être les propriétaires officieux, ayant placer Michel Ferracci et Philippe Terrazzoni à la direction des jeux pour le représenter.

francis guazzelli

A la mort de Richard Casanova en avril 2008 c'est Francis Guazzelli qui aurait donc pris la direction occulte de l'établissement, son frère Angelo plaçant deux fidèles pour le représenter dès l'été suivant, Jean-François Rossi et Jean Testanière dit le Mage. Et si les proches de Casanova continuent de toucher leur part du gâteau l'équilibre se rompt dès l'année suivante, leurs émissaires Ferracci et Terrazzoni se voyant évincés du cercle fin 2009 pour l'un et en 2010 pour l'autre, tout juste la période durant laquelle l'équipe Germani est opportunément incarcérée et donc inoffensive. C'est Angelo Guazzelli qui avait alors pris la tête de l'établissement suite à l'assassinat de son frère Francis en novembre 2009. Une situation que Germani et ses amis, associés au clan Federici, ne peuvent laisser perdurer.

Le 19 janvier 2011 ainsi, coup de théâtre : les renseignements généraux surveillent ce jour-là en fin de matinée Philippe Terrazzoni, l'ancien représentant de Casanova au Wagram, qui se rend dans une brasserie de la place des Ternes où il retrouve Jean-Luc Germani, Antoine Quilichini, Stéphane Luciani, Frédéric Federici (frère cadet d'Ange-Toussaint, le chef des Bergers-Braqueurs), Stéphane Kolingar (responsable de la sécurité du Wagram) et deux ou trois autres personnes dont Frédéric Graziani, acteur de la série Mafiosa (ça ne s'invente pas). 

le Cercle Wagram

Les RG voient alors tout ce beau monde se diriger vers le cercle Wagram, Germani et Quilichini se plaçant à l'extérieur pour surveiller les lieux tandis que Luciani, Federici, Graziani et Terrazzoni y pénètrent. Pas de chance pour les gangsters : la physionomiste du cercle, Marie Brun, est alors sur écoute pour des soupçons de détention de stupéfiants au sein de l'établissement. Elle appelle ce jour-là le trésorier du Wagram, Jean-François Rossi, qui décroche dans son bureau mais ne répond pas, se trouvant face à l'équipe de voyous corses et laissant ainsi involontairement les "grandes oreilles" de la police entendre une partie de la discussion :

« Quoi que ton ami puisse dire, quoi qu'il puisse faire, il ne pourra rien faire pour te protéger
- Me protéger contre quoi ?
- De nous.
- Qu'est-ce-que je dois faire ?
- Que tu te casses maintenant et que tu ne mettes plus les pieds ici et que tu fasses passer le message. »

La communication est alors coupée, Terrazzoni s'étant emparer du téléphone de Rossi pour le briser. Lors de son audition en septembre 2011 Rossi racontera qu'on l'a alors menacé de lui "couper la tête" s'il ne partait pas immédiatement.

La petite troupe de "putschistes" se dirige alors vers l'Eldo, l'autre cercle parisien sous l'emprise de la Brise de Mer, et la police perd la trace des bandits corses. C'est Jean-Claude Negroni, membre du comité des jeux de l'Eldo, qui leur rapportera la suite des évènements lors de son audition quelques mois plus tard, racontant que des hommes "à l'accent corse" l'ont convoqué dans un bar voisin pour lui faire savoir qu'il devait faire ses valises.

Angelo Guazzelli avec son avocat

Tout un chacun attend alors la riposte de l'homme qui chapeautait tout ce petit monde, Angelo Guazzelli. Un renseignement policier mentionne d'ailleurs une tentative avortée de recruter une "équipe de feu" parmi les caïds de banlieue pour répliquer. Mais plus que sur le pied de guerre Angelo Guazzelli semble surtout être sur la défensive, ayant intégré qu'il ne faisait pas le poids face à l'équipe adverse. Un micro placé dans sa voiture par les RG en 2011 semble confirmer cet état de fait : « Si je vais à Terra Rossa (l'exploitation d'huile d'olive qu'il dirige) je suis mort. Moi je sais pourquoi, je sais que des gens vont me tirer dessus et j'ai des espions. Terra Rossa, chez moi, à la maison, ça fait deux ans que j’y ai pas mis les pieds ! »

Persona non grata en Corse, Angelo Guazzelli se serait alors recentré sur Paris en prenant notamment par la force deux restaurants tenus par Augustin Grisoni, frère de Benoît Grisoni, un ancien de la Brise de Mer assassiné le 25 février 2010. Décidément, rien ne va plus.

La Justice s'en mêle

Rapidement après le coup de force sur le Wagram, Jean-Luc Germani, Antoine Quilichini, Stéphane Luciani et Frédéric Federici se mettent en cavale.

Stéphane Luciani

Stéphane Luciani sera finalement interpellé trois ans plus tard le 16 septembre 2014 à Bastia, suivit deux mois plus tard de Jean-Luc Germani, arrêté le 26 novembre à La Défense, puis le 14 janvier 2015 de Frédéric Federici qui se cachait dans une planque de son village natal de Venzolasca. Quelques mois plus tard, le 7 septembre 2015, c'est Antoine Quilichini qui tombe dans les mains de la police sur une route de Haute-Corse avec un complice et un sac remplit de 20 000 euros en petites coupures.

L'état-major de l'une des plus grosses équipes du banditisme corse (LA plus grosse ?) est donc au grand complet derrière les barreaux, Jean-Luc Codaccioni étant lui aussi sous contrôle judiciaire depuis 2012. Les survivants devraient sortir de prison autour de 2020.

Le propre fils de Jean-Luc Codaccioni, qui porte les mêmes noms et prénoms que son père, fait également parler de lui dans cette période. Selon les observateurs il aurait viré voyou aux alentours de 2005, lorsque son père s'était fait tirer dessus, prenant la tête d'une petite bande qui va s'allier avec une autre équipe en devenir dans le sud de la Corse, celle de Guy Orsoni, le fils d'Alain Orsoni, l'un des "hommes qui comptent" à Ajaccio et au-delà, alors en conflit ouvert avec la bande du Petit Bar.

Guy Orsoni

La jeune équipe Orsoni-Codaccioni, pleine d'ambition, aurait alors décidé d'évincer le Petit Bar et la justice croit voir leur main dans plusieurs assassinats et tentatives en 2009 dans la région d'Ajaccio : celui qui coûta la vie à Sabri Brahimi le 29 janvier, le meurtre de Thierry Castola le 3 janvier et la tentative dont a réchappé son frère Francis Castola junior le 22 juin, tous deux fils de Francis Castola, un puissant chef de clan d'Ajaccio rival des Orsoni qui fut assassiné en 2005.
L'un des ennemies attitré de l'équipe Orsoni-Codaccioni ne serait dès lors autre qu'Ange-Marie Michelosi junior, fils du mentor du Petit Bar, qui aurait repris la voie tracée par son père décédé. Décidément, une histoire de fils.

Ce même Ange-Marie Michelosi aurait d'ailleurs violemment passé à tabac, avec son ami Christophe Andréani, Frédéric Federici dans la cour de la prison de Borgo en juin 2015, preuve supplémentaire que les haines paternelles se sont transmises aux fils.

Dans les affaires Brahimi et Castola, tous les accusés bénéficieront quant à eux d'un acquittement général en 2015.

Mariani, Michelosi, Guazzelli : la guerre ravivée

Suite à l'assassinat de Quilichini et Codaccioni le 5 décembre 2017, la police a accéléré la procédure de deux enquêtes visant le Milieu corse, pensant que certains des personnages impliqués ne seraient pas tout à fait étrangers au règlement de comptes. Les enquêteurs espéraient en effet trouver des preuves probantes lors des perquisitions.

Dans la première affaire, concernant l'organisation d'un trafic de cannabis et de cocaïne sur l'Ile de Beauté, douze personnes ont été mis en examen le 12 décembre dernier, interpellés pour la plupart dans la région de Bastia. Parmi eux quelques "fils" bien connus : Christophe et Richard Guazzelli, 26 et 28 ans, les enfants de Francis Guazzelli assassiné en 2009 et supposé être les "cerveaux" du réseau visé, mais aussi Ange-Marie Michelosi junior, 29 ans, lui aussi orphelin d'un père tombé sous les balles huit ans plus tôt, et son bras droit supposé Christophe Andréani (l'agresseur de Federici en prison).

Le second dossier concerne lui une affaire d'extorsions de fonds au préjudice de commerçants et de chefs d'entreprise, et a vu l'interpellation d'une dizaine de personnes en Corse et sur le Continent le 18 décembre dernier. Parmi eux un poids lourd du grand banditisme, Jacques Mariani, 52 ans, le fils du cador Francis Mariani tué en 2009. Il était sortie de prison il y a un peu moins d'un an après plus de quinze ans passés derrière les barreaux, et depuis assigné à résidence en Loire-Atlantique.

La police soupçonne donc à mots couverts tout ce beau monde, les Mariani, Michelosi et autres Guazzelli, d'avoir ravivé la guerre des clans pour venger leurs parents défunts. Mais il ne s'agit que de suppositions, et rien ne dit que ces hommes soient réellement impliqués dans le double assassinat de l'aéroport de Poretta.

Penchons-nous désormais sur le parcours d'un des interpellés de décembre 2017, Jacques Mariani, vu comme le potentiel futur poids lourd du banditisme corse, à condition que ses procès à répétition ne l'empêchent d'accomplir son destin.

jacques mariani

Jacques Mariani, le digne héritier

Connu pour être aussi impulsif et vindicatif que son père, Jacques Mariani a eu une carrière de haut vol dans le crime organisé, mais à l'inverse de son mentor elle fut ponctuée de très nombreuses condamnations. Né en 1965 il aurait commencé son ascension dans les années 90 aux côtés, entre autres, de José Menconi, un braqueur hyperactif et déterminé de l'Ile de Beauté, et d'Alexandre Vittini, fils de Daniel Vittini, un fidèle de la Brise depuis ses débuts.

José Menconi

Ensemble ils auraient tapé de grosses affaires de braquages, notamment avec la nouvelle génération des banlieues parisiennes, parmi lesquels Antonio Ferrara, un italien du Val-de-Marne désormais passé à la postérité, Nordine Nasri dit Nono le Barge, une tête brûlée et caïd du 92, ou encore Fabrice Hornec, cousin germain de la célèbre fratrie de Montreuil, mais aussi avec la célèbre "Dream Team", une équipe de braqueurs haut-de-gamme venus des quatre coins de la France. A Paris l'équipe de Jacques Mariani, soutenue en arrière plan par son père Francis et la Brise de Mer, placerait des machines à sous clandestines dans les cafés de banlieue, Antonio Ferrara leur servant de relais sur la capitale.

Dans le sud, surtout autour d'Aix-en-Provence, le clan Mariani se serait implanté autour de 1998-99, et on le soupçonne fortement d'être à l'origine du "nettoyage" qui a vu les héritiers de Francis le Belge tomber les uns après les autres pour mettre la main sur les machines à sous et les boîtes de nuit de la zone.

Aurélie Merlini

Sur place ils seraient secondés pour gérer leurs affaires au quotidien par deux gros braqueurs des Alpes-de-Haute-Provence et anciens membres de la Dream Team, Christian Oraison et Nino Merlini (qui seront assassinés en 2008 et 2010, sans doute en "annexe" des guerres corses). La propre fille de Nino, Aurélie Merlini, véritable "voyoute" au sang chaud selon les observateurs, se fera tirer dessus à la kalashnikov en octobre 2012 et ne devra sa survie qu'à sa conduite pour le moins sportive. Grande amie de Jacques Mariani, elle serait devenue à la fin des années 2000 l'une des personnes de confiance du caïd à Aix-en-Provence, suspectée par la police dans des affaires de blanchiment d'argent, de racket, de machines à sous, de trafic de stupéfiants et de complicité d'assassinat. Elle avait notamment été inculpée en 2014 avec un autre "fils de", Ange-Marie Michelosi junior, dans une affaire de drogue. 

Les Cadavres de Mariani

Pour Jacques Mariani, les problèmes sérieux commencent quant à eux à s'accumuler à partir de 2001.

armata corsa

Le nord de l'Ile-de-Beauté est alors en proie à une terrible guerre de territoire pour le contrôle des affaires de la région de la Balagne, légales comme illégales, et mettrait aux prises les indépendantistes du mouvement séparatiste Armata Corsa, la Brise de Mer et des voyous varois, à savoir les héritiers supposés du "parrain de Toulon" Jean-Louis Fargette assassiné en Italie en 1993. Une bataille qui fera une douzaine de morts en deux ans, parmi lesquels deux figures médiatiques du mouvement indépendantiste, Jean-Michel Rossi et François Santoni. Ainsi que trois cadavres attribués par la police à Jacques Mariani.

Ce dernier avait en effet survécu à une tentative d'assassinat dans la nuit du 25 mars 2001 en sautant par la fenêtre de sa chambre en sous-vêtements tandis que ses agresseurs tiraient à travers la porte. Le 31 mai suivant son père s'évadait en douceur de la prison de Borgo avec son vieux complice Pierre-Marie Santucci grâce à une fausse levée d'écrou adressée par fax au pénitencier. L'occasion pour le père et le fils de se mettre en chasse ensemble.

Tandis que le très médiatique François Santoni était abattu à la sortie d'un mariage le 16 août 2001, un jeune sympathisant d'Armata Corsa, Jean-Christophe Marcelli, était lui discrètement enlevé dans la même période. Séquestré et torturé, ses ravisseurs l'utilisent pour attirer son cousin Dominique dans un guet-apens. Le corps carbonisé des deux hommes sera retrouvé par la police le 21 août au sud de Bastia, tandis que l'étude téléphonique du portable d'une des victimes désignera Jacques Mariani et son ami José Menconi comme les ravisseurs, nommément désignés dans plusieurs SMS.

l'assassinat de Nicolas Montigny

Un mois plus tard le 5 septembre 2001 Nicolas Montigny, un jeune nationaliste de 25 ans ami des cousins Marcelli qui projetait de les venger, est abattu dans un cybercafé de Bastia.

Le 27 septembre Jacques Mariani est arrêté dans le cadre de ces trois assassinats. Dans l'affaire Marcelli, José Menconi et lui seront acquittés à la stupéfaction générale, les preuves pesant sur les deux hommes semblant accablantes (étude des SMS mais aussi témoignages de la femme d'une des victimes). Dans l'affaire Montigny Jacques Mariani sera condamné en 2008 à quinze ans de prison, son père Francis à sept, tandis qu'Alexandre Vittini, soupçonné d'avoir été un des tireurs, est acquitté.  

Commence donc à partir de 2001 une longue période d'emprisonnement pour Jacques Mariani. Ce qui ne l'empêchera pas de continuer de gérer tant bien que mal ses affaires depuis sa cellule, ce qui lui vaudra une cascade de procès pendant son incarcération. Notamment pour corruption de fonctionnaire, subordination de témoin dans l'affaire de la Tuerie des Marronniers et extorsion de fonds à l'encontre d'établissements de nuit d'Aix-en-Provence et de Manosque.

Jacques Mariani

En février 2017, Jacques Mariani obtenait une libération conditionnelle assortie d'un contrôle judiciaire et d'une assignation à résidence, la police craignant le pire quant à la réinsertion de cet ambitieux que quinze années d'emprisonnement ne semblaient pas avoir calmé. Selon le repenti Claude Chossat (auteur du livre autobiographique "Repenti") son propre père Francis Mariani, lancé dans une spirale de vengeances sans fin, déclarait vouloir "faire le ménage" pour préparer le terrain au moment de la sortie de son fils. Lequel n'a guère tardé à retourner derrière les barreaux, après seulement dix mois de liberté.

Entretemps il y a quelques jours, le 10 janvier 2018, Jacques Mariani était finalement condamné en appel à cinq ans d'emprisonnement pour subordination de témoin, ayant fait versé près de 130 000 euros à des proches de Karim Boughanemi pour qu'il témoigne en faveur d'Ange-Toussaint Federici dans le cadre de l'assassinat de Farid Berrahma et de deux de ses lieutenants en 2006 (voir le chapitre "Des Marroniers marseillais aux châtaigners corses" de mon article L'Indien et les Bergers). Et attend son procès dans l'affaire d'extorsion de fonds qui lui est tombée le mois dernier. 

Le Milieu corse, quant à lui, reste dans le flou, et seuls quelques rares initiés semblent savoir réellement ce qui se trame en sous-marin, quelles têtes sont en train de sortir du lot et qui tire les ficelles en arrière-plan. Mais nous ne sommes pas de ces initiés-là.

corse

Posté par zemartinus à 20:03 - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : ,